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MICHEL DUPUIS : Un philosophe intranquille

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MICHEL DUPUIS : Un philosophe intranquille

Lors de notre prochain symposium du 14 décembre 2016, Michel Dupuis nous parlera de l'humanitude dans les soins. Il interpellera les écoles de soins infirmiers : peut-on former au soin bienveillant ?

Comment vous définiriez-vous professionnellement? 

Michel DUPUIS: Je suis un touche à-tout ou, plus exactement, un "touché-par-tout". J’ai commencé par la philologie romane, j’ai poursuivi avec la philosophie, la neurolinguistique, des domaines tournant autour de l’humain. J’ai été amené à m’intéresser de plus en plus à l’éthique, en particulier l’éthique biomédicale. Pour moi, les enjeux de la relation de soins n’ont de sens que dans un contexte beaucoup plus large. Je m’intéresse notamment au lien entre les valeurs éthiques d’une entreprise ou d’une organisation et les formes de management qu’elle développe. Ce lien entre éthique et management renvoie à un troisième terme, que j’appellerais l’espace du sens – et même de la spiritualité – où on donne du sens à sa pratique. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, nos entreprises – marchandes ou non marchandes – s’asphyxient et manquent de sens. 

Ces propos peuvent-ils s’appliquer à l’école? 

MD: Certainement. Je suis convaincu qu’il faut réinterroger la catégorie du "soin", qui englobe l’école, les organismes de formation, les institutions de soins médicaux et paramédicaux, et même les services d’ordre public. Le soin est avant tout une notion philosophique qui renvoie au souci, au fait que j’ai un scrupule, que je suis attentif à quelque chose, à quelqu’un d’autre. Il ne s’agit pas d’abord d’un savoir-faire, d’une habileté qui me ferait meilleur chirurgien ou pédagogue qu’un autre, mais plutôt d’une espèce d’ "intranquillité". Je suis en face de vous, vous avez besoin de quelque chose et moi, je peux donner du soin à ça. Le soin, en principe, apporte un plus, il est de l’ordre d’une bienveillance, mais il peut aussi être excessif et il doit être retenu. Sans quoi, on tombe dans une espèce de paternalisme, le soin se trahit et devient un outil d’asservissement. 

Peut-on former à ce soin bienveillant? Peut-on le mesurer? 

MD: Comme philosophe, je me prétends rationnel. Pas de mysticisme entre nous! Le soin dont je parle est quelque chose comme une archicompétence à l’œuvre dans la reconnaissance mutuelle. Quelle en est la source? Ce n’est pas un savoir, ni une science, c’est une compétence qui s’acquiert, qui suppose une maturation culturelle. Il a fallu un certain temps, par exemple, pour penser que les Indiens, ou les femmes, avaient une âme. Il y a une espèce de progrès, de mouvement dans l’humanité qui encourage cette compétence de base, qui prend souvent la forme d’une reconnaissance de la fragilité de l’humain dans l’autre. Si l’autre m’apparait dans sa vulnérabilité, j’en suis, d’une certaine manière, responsable. Dans le cas de l’enseignement, on pourrait imaginer des robots psychopédagogiques très efficaces qui n’auraient pas cette compétence de reconnaissance de l’humain. Mais, ce qui nous a marqués chez certains de nos professeurs, c’est moins les contenus qu’ils nous ont fait passer qu’un certain regard qu’ils avaient sur nous et sur les choses. C’est profondément lié à l’expérience de chacun. Je crois que, comme toujours, dans les affaires humaines, il n’y a pas de miracle, tout ça passe par nos racines familiales, culturelles, socioéconomiques… et donc, par le temps et l’Histoire individuelle et collective. 

Mais qu’en est-il du "rapport de pouvoir" entre un enseignant et son élève, un médecin et son patient? 

MD: Les intervenants de soins (médecins, enseignants, policiers) sont toujours dans un rapport de pouvoir largement unilatéral, inéluctable et qui peut trahir l’objectif. En effet, sur base de l’égalité fondamentale des êtres humains l’un en face de l’autre, une liaison asymétrique peut s’installer: le patient que je suis, accepte de se laisser endormir et traiter par un chirurgien dont j’espère qu’il fera le meilleur pour moi. Il y a là un rapport de pouvoir qui doit être contrôlé. D’où ma position sur le recours, qui me parait une procédure utile dans une démocratie. Cela renvoie davantage encore à la conscience des enseignants dans les conseils de classe, par exemple, que de savoir qu’ils pourront être amenés à se justifier. C’est sans doute un peu difficile à vivre, mais c’est utile. Il ne s’agit cependant pas d’avoir des scrupules sur le fait qu’on est dans une situation de pouvoir. Il faut prendre acte qu’un être humain est inachevé au départ et que, paradoxalement, son autonomisation passe par un apprentissage qui a quelques points communs avec une forme d’asservissement. C’est curieux, mais c’est comme ça. Je crois qu’il est très important de pouvoir reconnaitre que le rapport de pouvoir – peut-être même de force – est une condition nécessaire pour l’émancipation des êtres humains, mais qu’il est indispensable que le sens et la finalité de ces rapports de pouvoir soient en permanence évalués, affinés, garantis. 

Quels sont les autres éléments qui permettent la comparaison entre le monde du soin et celui de l’école? 

MD: Peut-être une idée qui va vous paraitre sentimentale: c’est le concept de confiance. Je suis convaincu qu’il en faut beaucoup, paradoxalement, pour demander à consulter son dossier médical ou introduire un recours. Nos sociétés mettent en doute la conscience professionnelle des fonctionnaires, les procédures, les systèmes, et il y a des raisons à cela. Il importe de retrouver la confiance, tant dans le monde de l’école que dans celui du soin médical ou du soin à l’ordre public. Mais une "confiance technique" est insuffisante si elle n’est pas associée à une confiance beaucoup plus empathique, non plus au système, mais aux personnes qui agissent dans ce système. Il nous faut des procédures de plus en plus rigoureuses, dans nos délibérations notamment, mais il faut encourager en même temps une espèce de conscience personnelle, de compétence humaine de la part de nos professeurs, qui doit non pas corriger le côté presque judiciaire de la délibération, mais qui doit l’habiter. 

Comment articulez-vous la notion de confiance et celle de fragilité? 

MD: Dans les conditions normales ou optimales de venue au monde, dans une structure familiale porteuse qui soutient, on va profiter de cette confiance, qui est aussi une confiance en soi, une estime de soi, et une confiance dans les autres. Si ce n’est pas le cas, on vivra sans doute la vulnérabilité non seulement comme inachèvement, mais aussi comme prise de risque, mise en danger, ce qui amène probablement à développer des mécanismes de défense, d’agressivité que nous voyons bien dans nos classes. 

De quoi a besoin un enseignant aujourd’hui, pour faire correctement son métier? 

MD: Il ne faut pas sous-estimer ce que j’appellerais le côté matériel du désir ou du besoin (locaux, outils, matériel, conditions de travail). Mais ce n’est jamais que la paille de la crèche. Il faut l’essentiel: le logos – la raison humaine incarnée par le langage –, mais aussi l’espérance, un "produit actif" qui a une vertu, de l’effet, et qui me permet d’avancer dans la direction que je crois bonne, de construire contre vents et marées, contre des résistances, y compris celles que je trouve en moi. Et il faut du collectif. On n’est pas enseignant tout seul. C’est toxique de ne pas travailler ensemble. Le métier est difficile. Le partage des expériences personnelles et la construction de projets pédagogiques partagés sont fondamentaux. Beaucoup d’enseignants ont un déficit de conviction de l’importance de leur travail, un déficit d’espérance, de foi dans ce qu’ils font et d’estime d’eux-mêmes. Ils sont dans une espèce d’hypersensibilité face, notamment, aux prises de position des politiques. Mais il faut bien constater, aussi, que nos sociétés ne parviennent pas à investir dans la culture, la formation, l’enseignement. Cet enjeu majeur, plus que du courage politique, demande surtout une vision. Cette vision ne me parait pas très présente actuellement…

INTERVIEW FRANÇOIS TEFNIN, TEXTE MARIE-NOËLLE LOVENFOSSE.

Michel DUPUIS, "Le recours: une signature d’humanité" in EXPOSANT neuf n°21, septembre- octobre 2004.

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